Je tire ma révérence

août 15

Fin août, ma carrière académique s’achèvera à l’université Pierre et Marie Curie. Un autre épisode de ma vie va donc commencer. Bien que n’en étant plus réellement acteur,  j’ai suivi avec constance les affaires universitaires depuis six ans. J’ai fait l’expérience depuis deux années et demie de bloguer sur un mode que certains ont trouvé excessif tandis que d’autres approuvaient mon impertinence. Ce fut un exercice nouveau et très prenant, parfois excitant mais souvent décevant.

Dans toutes les universités françaises, les étudiants qui faisaient leurs études supérieures en mai 1968 sont aux plus hautes responsabilités universitaires. La génération qui s’est installée aux commandes est donc, pour l’essentiel le produit de cette université qui s’est créée en un demi-siècle. La génération des universitaires qui a pris sa retraite n’a pas à rougir de ce qu’elle a bâti. Au moment où dans notre pays des idées comme la ré-« humanisation » des disciplines scientifiques et technologiques, la nécessité pour les décideurs économiques et politiques d’avoir autre chose qu’un vernis scientifique au rabais et l’absolue nécessité de la mobilité non pas des jeunes chercheurs ou des vieux barbons que nous sommes (qui s’apparente un peu trop parfois à la « bougeotte ») mais des étudiants des premiers cycles universitaires, deviennent des lieux communs, ne boudons pas notre plaisir d’y voir un peu de l’esprit de 68 qui renaît.

Pour ce qui me concerne, je viens de recevoir le plus beau compliment de ma carrière. Non pas de la quinzaine de professeurs de médecine ou de sciences qui ont fréquenté mon laboratoire pendant leurs années de DEA ou de thèse, mais d’une femme qui y a été une jeune doctorante dans le milieu des années quatre-vingt dix. « Ce que je retiens  de vous », m’écrit-elle, « c’est que c’est grâce aux compétences acquises dans votre laboratoire j’ai obtenu un poste d’ingénieur de transgénèse à Lyon. Il m’a fallu plusieurs années et beaucoup de caractère pour pouvoir m’imposer car je n’avais pas été formée dans cette ville. Je reste la « Parisienne de service » mais mes compétences étant reconnues depuis quelques temps maintenant, cela n’a plus aucune importance ». Cette jeunesse que l’université forme aujourd’hui s’est affranchie de beaucoup de barrières, elle est inquiète certes mais n’est pas résignée. Elle ne rendra pas les armes face aux poussins formatés au forcing dans les classes préparatoires puis dans les écoles de la Noblesse d’Etat.

Partout dans le monde les jeunes issus de l’université s’agitent de nouveau et ils sont bien plus nombreux qu’il y a cinquante ans. Il leur reste cependant à reconstruire, ce que nous n’avons pas su faire, sur la déroute des idéologies du siècle passé, de nos idéologies, un sens au monde dans lequel ils vivent. Or la vie ne peut perdurer sans adaptation permanente, sans grands espaces et sans nouvelles frontières. Ce sera bien là le défi des générations qui entrent aujourd’hui, ou entreront demain à l’université. Ce n’est plus à nous de dire ce que doit être leur futur mais à c’est à elles de trouver les voies de leur ressourcement. Et c’est à nos enfants, devenus adultes à leur tour d’accompagner cette évolution en seront-ils capables alors que nous les avons si peu préparés à cette tâche gigantesque ?

J’ai hésité entre le jour de la fête nationale et le jour du 15 août pour annoncer la fin de ma carrière de blogueur. Je me suis résolu pour le 15 août, non pas que j’adule les messes votives plus que les défilés militaires, dont j’ai toujours décliné l’invitation rituelle lorsque je présidais mon université, comme j’ai toujours refusé toute forme de décoration et cela fait bien longtemps que je vais plus aux processions.

Le 14 juillet est pour moi la référence à la prise de la Bastille car beaucoup d’autres sont encore à prendre dans le monde à commencer dans notre pays et je préfère son feu d’artifice au défilé des fantapantins. Les termes de la lutte qui a toujours été nécessaire à l’émancipation ont certes changé, les nouvelles technologies sont de puissants moyens de démocratisation. Mais elles peuvent être aussi des moyens redoutables d’acculturation. Le 15 août, c’est le jour où dans ma famille on fêtait ma mère. Il est pour l’agnostique que je suis devenu, bien plus que la résurrection d’un improbable fils de Dieu, le symbole de l’espérance d’une continuité d’esprit dans la grande famille humaine. Ces dates illustrent pour moi non pas l’alliance du sabre et du goupillon comme trop longtemps, hélas, ce le fût mais la certitude que les luttes nécessaires, auxquelles aucune jeunesse ne peut se soustraire sauf à redevenir une caste d’esclave, ne doivent pas faire oublier l’essentiel – Dieu ou pas – c’est-à-dire l’Humanité forme pour l’instant la plus achevée de la vie.

Dans le moment historique qui est le notre, les universités peuvent jouer un rôle majeur pour éviter ce piège à condition qu’elles sachent préserver les libertés académiques et offrir à la jeunesse, toute la jeunesse dans toute sa variété, un espace de maturation de leur personnalité et pas un espace d’interdits. Les universités ont un avantage majeur sur le modèle méritocratique imposé en France par la bourgeoisie naissante, elles sont libres et diverses ce qui les rend indomptables par l’Etat. Je reste persuadé qu’elles ne pourront faire perdurer leurs libertés que dans le cadre d’une autonomie diversifiée mais totale et assumée ce qui exclue nullement, bien au contraire, qu’elles conservent la maîtrise des procédures démocratiques de choix de leurs administrateurs et donc de leur destinée.

Je salue au passage Maurice qui vient d’être élu à la présidence de l’université Pierre et Marie Curie. Il aura fort à faire dans cette période de difficultés accrues pour notre université et aura le redoutable honneur de préparer  la relève de mars prochain. Mais je suis convaincu que notre université trouvera les ressources, avec l’intervention active de notre jeunesse universitaire, dont les corps d’enseignant-chercheurs, de personnels d’enseignement, de recherche et de gestion se sont profondément renouvelés ces dix dernières années, pour reprendre sa marche en avant.

Quelque part entre la Bretagne et Paris le 15 août 2011

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7 Commentaires

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  1. Dubois
    août 15 at 18:27

    Bonjour Gilbert. « J’ai fait l’expérience depuis deux années et demie de bloguer sur un mode que certains ont trouvé excessif tandis que d’autres approuvaient mon impertinence. Ce fut un exercice nouveau et très prenant, parfois excitant mais souvent décevant ».

    Les trois adjectifs sont fort bien choisis « très prenant, parfois excitant, mais souvent décevant ». Dur, dur de bloguer !

    Vos analyses toujours pertinentes et faisant preuve d’une connaissance hors-pair du système universitaire, en particulier en IdF, vont nous manquer, mais, le disant, je sais que cela ne changera pas votre décision d’arrêter de bloguer.

    Savoir tourner la page : c’est vrai que notre génération de professeurs va sortir progressivement de toutes les positions, réelles ou apparentes, de pouvoir dans l’ESR. Et c’est heureux. De meilleurs projets que ceux que nous avons défendus ? Nous verrons mais je ne suis guère optimiste.

    Vous me direz ce que l’on devient quand on arrête de bloguer. Cela m’arrivera peut-être bientôt. J’hésite tous les mois ! Très cordialement. Pierre Dubois

  2. cyrille van effenterre
    août 22 at 16:09

    C’était vraiment un exercice très salutaire pour nous que de lire périodiquement dans votre blog tout le mal que vous pensiez des grandes écoles en général, et de ParisTech en particulier. Vos a priori, votre connaissance inégalée du microcosme universitaire, vos arguments de poids, votre dialectique incontournable et votre mauvaise foi légendaire nous manqueront cruellement, ne serait-ce que pour nous aider à tester nos arguments en réponse à l’un de nos plus brillants détracteurs ! Bon vent pour d’autres sports, de combat j’imagine…

  3. Gilbert Béréziat
    sept 15 at 15:53

    Je n’ai jamais négligé l’hommage du vice à la Vertu et je vous renvoie à l’analyse qui vient d’être faite par un français enseignant à Oxford qui montre comment la ségrégation sociale est à l’oeuvre chez nos cousins. Mais au moins eux ne la dissimulent pas sous une méritocratie de façade. Il se trouve que la semaine dernière j’ai accompagné ma petite fille faire du vélo le long du chemin de randonnée restauré qui conduit du hameau des joncherettes au parc Eugène Chanlon J’ai pu constater que les bienfaits de la république envers l’école Polytechnique et ses vassaux s’y poursuivaient avec une grande constance. Puis j’ai pris ma voiture et je suis descendu vers le campus d’Orsay via le plateau du Moulon, la rue de la guyonnerie puis la rue du docteur Colle. Quel contraste ! Evidemment ce n’est pas dans un amphithéâtre de paris Sud que Madame Parisot est allée s’exhiber mais dans les clinquants d’HEC à Jouy en Josas !

  4. François
    oct 27 at 11:37

    Une analyse de Brice Teinturier d’Ipsos qui résume bien l’approche utilisée systématiquement dans ce blog :
     » Un glissement progressif et fondamental s’est lentement opéré : le passage d’une argumentation fondée sur des contenus à l’idée de la manipulation permanente, laquelle suppose de délégitimer celui qui parle au nom de la place qu’il occupe et/ou de ses supposés intérêts. Cette grille de lecture, – délégitimation des personnes plutôt que des contenus, est de plus en plus répandue « 

  5. Guillaume
    oct 27 at 14:55

    Citer un astrologue pour décrédibiliser un scientifique reconnu, c’est un peu fort de café.

  6. François
    nov 01 at 20:03

    - Dans sa discipline, Brice Teinturier est aussi reconnu que Gilbert Béréziat dans la sienne. Ensuite, établir comme vous le faites une hiérarchie entre matières est une forme de racisme.
    - La citation de Brice Teinturier s’applique parfaitement à la façon dont Gilbert Béréziat a traité Pierre Veltz dans ce blog (attaquer quelqu’un non pas pour ce qu’il fait ou dit, mais pour ce qu’il est supposé être)

  7. Pascal
    nov 26 at 10:01

    Et donc « les étudiants qui faisaient leurs études supérieures en mai 1968″ sont devenu des mafieux qui gere l’UPM et l’univ francaise. Ah bon?!